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Nature Limited Company

24 Juil

Je venais de débarquer lorsque je l’aperçus à nouveau. Elle était devant moi, impassible, me fixait de son regard à la fois curieux et tendu. Je m’étais arrêté, ma sacoche à la main, paisible. Nous étions presque face à face et je sentais en elle une suspicion qui la fascinait. J’entendais le fond de l’air, son oreille fit un petit mouvement de côté. Elle a dû apercevoir un mouvement brusque derrière moi car une vibration parcourut soudainement son corps et elle disparut presque au ralenti derrière un des poteaux en béton du terminal.

« Ca va Baptiste ?

– Oui… Excuse-moi, je pensais à un truc.

– Au petit autographe que Monsieur Jean-Philippe Cilant va nous faire ? »

Saad riait, un peu gêné de sa blague. Pour ne pas rajouter à son ridicule, je m’efforçais de lui afficher un rictus léger, pour lui montrer que j’avais compris ce qu’il sous-entendait. Depuis un mois je m’échinais à faire signer ce Jean-Philippe, lequel s’amusait à exiger de ma part un contrat parfait. Surtout sur la forme. Il prenait un malin plaisir à me montrer qu’il était Directeur des Achats et qu’il aimait les dossiers bien ficelés. « Mais de la part d’une société comme la vôtre, je n’en attends pas moins » rajoutait-il à la fin de chaque discussion. Lassé et à bout de patience, j’avais fini par faire appel à Saad, le cador commercial. Il en faisait toujours un peu trop – à coups de grosse montre et gros col de chemise – mais les clients adoraient ça. Les gens aiment qu’on leur donne seulement ce qu’ils attendent : un consultant consulte, un acheteur achète et un chef délègue… « Rien de neuf, rien de trop », le leitmotiv de mon univers fade et plat.

Nous prîmes donc le taxi pour le siège de notre client, que nous appelions entre nous la « Cilant Corporation ». C’était reparti pour une journée de merde, passée autour d’un bureau estampillé « JPC » agrémenté de photos d’enfants heureux sur une plage de sable fin bordée par une mer turquoise.

« Je te laisse la parole en premier, tu résumes vite fait la situation. N’hésite pas à en rajouter un peu sur l’urgence. Bref et précis, les faits. Ok ? Après ça tu me passes la main, ok ?

– Ok » lui dis-je d’un air un peu lassé, sans prendre la peine de m’adresser à lui.

Je regardais derrière la vitre fumée du taxi. Les champs, les haies touffues, le soleil qui joue avec les feuilles, m’envoyant des brefs rayons sur le visage. Les nuances de vert se mêlaient en un flou presque artistique. Le paysage défilait à une vitesse folle pour être soudainement interrompu par le parking d’un supermarché, enchaîné d’une zone commerciale hideuse et grise.

Arrivés devant la façade miroir de la Cilant Corporation, je repris mes esprits, encore un peu engourdis par le vol. Accueil, hôtesse plutôt jolie – quoiqu’un peu jeune, sourire, carte d’identité, badge visiteur, tourniquet, ascenseur, couloir, secrétaire, sourire encore, fauteuil, café puis Jean-Philippe.

« Salut les enfants !

– Bonjour Monsieur Cilant ! » avons-nous répondu en chœur.

Mon introduction fut brève, prenant Saad de court. Un peu surpris, il se mit à lui déblatérer machinalement les arguments et contre-arguments, les « oui mais », les « non évidemment », les blagues, les graphiques, les fausses confidences… Et Jean-Philippe se faisait doucement emballer dans du kraft, satisfait.

C’est en regardant derrière l’épaule de notre client que je la vis encore une fois. Auprès d’un bosquet, elle ruminait doucement, sa petite queue ballotait derrière ses hanches. En l’observant plus attentivement, je compris l’expression « Yeux de biche ». De grands cils se dessinaient autour d’un regard plein et honnête. Je voulais l’approcher, la toucher, respirer l’air de la for…

« Désolé Monsieur, Baptiste est un peu fatigué en ce moment. Baptiste !

– … Oui ? Pardon… Effectivement la fatigue.

– On a bien dit 200 jours pour la maintenance ?

Saad me fusillait du regard. Je fouillais dans mon dossier resté fermé sur le bureau.

– Exactement. 200 jours… 218 pardon ! Exactement 218 jours.»

L’incident passé, Saad et Jean-Philippe Cilant reprirent leur discussion, m’oubliant presque instantanément. J’essayais de suivre la négociation mais cette biche, que je croisais de plus en plus régulièrement depuis 15 jours m’obsédait. Qu’est-ce qu’elle foutait là, à l’aéroport, dans le métro, dans le bureau B.627 du 5ème étage de la Tour Vermeille ? Et toujours à me regarder dans les yeux. Et derrière Jean-Philippe Cilant, y était-elle toujours ? Je tentais un coup d’œil derrière la fenêtre du bureau mais elle avait disparu.

La journée se passa ensuite sans problème. Comme convenu, la Cilant Corporation avait tamponné notre contrat, après que Jean-Philippe se soit assuré que la fonction « Directeur des Achat » soit bien apparente au-dessus de sa signature. Saad avait tout emballé, je n’avais ouvert la bouche de l’après midi.

« Ca va pas bien en ce moment ? Des problèmes de boulot ? De cœur ? D’alcool ? me demanda Saad, visiblement plus inquiet pour son résultat mensuel que pour moi.

– Non…

– Les enfants ? L’argent ?

– Mais non ne t’en fais pas.

– Mais quoi ? Y’a un mort dans ta famille ou quoi ?

Il commençait à m’échauffer les oreilles. Je voulais m’abandonner dans la contemplation calme des champs. Une dernière fois, avant de reprendre l’avion. Je voulais rester en silence et ce Saad, avec sa finesse de commercial, me balançait toutes les catastrophes possibles qui auraient pu être à l’origine de ma mine dépressive. Il méritait une leçon.

– Oui. Quelqu’un est mort dernièrement, lui répondis-je avec un plaisir non dissimulé.

– Merde, désolé mec. Je ne savais pas.

– Ben non, tu ne savais pas.

– Quelqu’un de proche ?

– Oui, très proche. La personne la plus proche que je connaisse…

– Putain vraiment désolé. Mes meilleures condoléances ».

Saad et ses expressions apprises par cœur, il ne comprend même plus ce qu’il dit.

Oui, quelqu’un de proche Saad. Le plus proche. L’homme que je connais depuis que je suis né. Celui qui a tout connu : mes amours, mes envies, mes désertions, ma lassitude… Je suis mort Saad. Mort depuis que cette biche partage ma vie. Mort depuis 15 jours, mort dans le béton et le verre poli. J’existe ailleurs, dans les champs et la forêt, dans la nature belle et simple. Je suis dans le vent et dans les feuilles, dans les éclairs de soleil, dans le sable et dans la mer sur le bureau « JPC »…

Saad me vit prendre la porte du terminal B. Il ramassa ma sacoche, ma cravate, mon portable et affolé, appela son petit chef.

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